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Migrants venant d’Europe et le Moyen Orient
Sonja : Par amour 1977 de Wroclaw (Pologne) à Givet (Ardennes, France)
22 janvier 2010, par Michel Séonnet
Publié dans Le vent vivant des peuples (Créaphis, 2006)
Quand elle débarque de l’avion à Bruxelles, elle n’en revient pas qu’il puisse y avoir autant de magasins, autant de choses dans les magasins, pourtant ce n’est pas si loin, la Pologne. Elle est partie sur un coup de tête, à cause d’un Portugais qu’elle a rencontré en Pologne, et dont elle est tombée amoureuse. Il travaille en France, à Givet. Il lui a envoyé la lettre d’invitation nécessaire pour sortir du pays, et maintenant elle est là, avec seulement un visa de tourisme, elle ne sait pas si elle pourra rester. A Givet, son ami – son mari, bientôt – travaille à « La Soie » comme la plupart des gens. Ce n’est pas le travail qui manque. Il n’aura aucun mal à la faire embaucher. Et, du coup, elle a un contrat qui lui permet de rester. Ils ont un logement dans une des cités de l’usine. On dit que c’est comme ça que « La Soie », quel que soit son nom au fil des années, tient ses ouvriers. Sinon ils partiraient en courant. Les conditions de travail sont tellement dures, les accidents, les blessures. Son mari a perdu un œil à cause de la projection accidentelle d’un produit. On lui en a greffé un autre. Mais pour le travail, c’était terminé. Elle, elle travaille là pendant vingt ans. Jusqu’à la fermeture, quand l’usine s’appelle Celatex, et qu’il y a cette longue grève où, par désespoir, les ouvriers menacent de tout faire sauter et finissent par balancer des produits dangereux dans la rivière. Heureusement, les enfants sont partis travailler ailleurs. Parce qu’ici, après la disparition de ce qui pendant des décennies a été « La Soie », pas facile de trouver du travail. Aujourd’hui, ce ne sont plus que d’immenses terrains à nu jusqu’à la frontière belge là où autrefois il y avait des ateliers, des réservoirs, des géométries de tuyaux – et cette odeur surtout. Ça a fait un drôle de silence quand l’usine n’a plus été là. Pendant longtemps, elle a rêvé de remplir tout un camion des marchandises qu’elle voyait ici dans les magasins, et d’aller apporter tout ça en Pologne. Mais ce n’était pas possible. Les frontières étaient fermées. Aujourd’hui tout ça n’a plus de sens. Elle peut aller et venir comme elle veut. Aller voir sa famille. Revenir. Mais chez elle, c’est ici. Ça fait des années qu’elle a pris la nationalité française. Et si c’est seulement maintenant qu’elle suit des cours pour mieux savoir la langue, c’est que tant qu’elle travaillait, elle n’en avait pas le temps. Et personne, avant, ne le lui avait jamais proposé.
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